dimanche, 29 novembre 2020 17:43

E POTU ... ? HE POTU ...? TE POTU ... ? : Comment choisir entre ces trois structures ?

 « E POTU, HE POTU, TE POTU » :

COMMENT CHOISIR ENTRE CES DIFFÉRENTES STRUCTURES ? QUELLES NUANCES CONTIENNENT-ELLES ?


*- La graphie est celle de l’Académie marquisienne, parler de Nukuhiva.

*- Pour ceux qui veulent une réponse rapide, voir le résumé en fin d’article.

 

AVANT-PROPOS

En dehors des ouvrages de Monseigneur René-Ildefonse Dordillon, du Père François Zewen et d’Edgar Tetahiotupa (référencés en fin d’article), la langue marquisienne est, jusqu’à ce jour, toujours privée d’une étude linguistique approfondie.

Pour les Marquisiens en général, les enseignants en particulier, et tous ceux qui s’intéressent au fonctionnement de la langue, un certain nombre de questions se posent auxquelles, conformément à ses missions, l’Académie marquisienne, te Haè tuhuka èo ènana, tente d’apporter ses réponses.

 

PRÉAMBULE

Comment tous les vocables, ou mots, l’élément « potu » employé tout seul ne sert pas à grand-chose, même si ceux qui connaissent le marquisien savent que c’est le vocable employé dans les trois îles du nord-ouest de l’archipel pour désigner ce qu’on nomme « chat » en français.

Pour mettre ce « potu » en contexte de fonctionnement, il faut en préciser un certain nombre de caractéristiques qui vont se matérialiser en les faisant précéder de nouveaux outils spécifiques : « e », « he » et « te ».


I - LA PARTICULE PRÉSENTATIVE « E »


*- Placée devant « potu », elle PRÉSENTE LA NATURE exacte de « potu », l’ESSENCE, la SPÉCIFICITÉ qui fait que « potu » n’est pas « peto; nuhe/chien » ou « ika/poisson ».

« E potu » signifie que l’animal dont on parle est un chat, et rien d’autre ; il est identifié comme faisant partie de la grande famille des félidés.

*- La question appelant cette réponse est : « E aha ? » ; la réponse suit le même schéma que la question en remplaçant « aha » par le mot correspondant.

*- « E aha tenā ? » « E potu . »

« Ça, qu’est-ce que c’est ? » « C’est un chat ».

*- Comme dans l’exemple précédent, et comme nous allons le voir plus loin, c’est le passage par l’article français « un/une » qui complique les choses à cause de ses multiples usages.

*- En effet, en marquisien, il existe une autre particule présentative (qui peut aussi se traduire par « un/une ») qui vient donner au vocable, ici « potu », une autre valeur que celle précisée par « e ». Il s’agit de « he ».

 

II – LA PARTICULE PRÉSENTATIVE « HE » (appelée « article indéfini » par certains)

Tout en conservant sa nature intrinsèque au mot qu’elle précède, elle vient le SINGULARISER, c’est-à-dire qu’elle vient INDIQUER LA PRÉSENCE de ce mot PARMI CEUX AYANT LA MÊME NATURE.


A) – La sélection peut s’appliquer à UN SEUL ÉLÉMENT :

*- « He potu tēnei ; he potu kāèvaèva.» « Ceci est un chat ; c’est un chat tigré. »

Autres exemples comparatifs :

1) - « Ua ìò Moe e hakāìki. » Moe est devenu maire = il a rejoint le groupe ; il participe à la NATURE-maire.

2) – « Ua ìò Moe he hakāìki. » Moe est devenu maire = il est UN MAIRE PARMI les autres maires.


B) – Le sélection peut s’appliquer à UN GROUPE DANS LE GROUPE
 ; on peut alors le traduire par l’article français indéfini pluriel contracté « des ». En l’occurrence, on ne trouve cet usage que dans les textes religieux de l’Église catholique ; ici, Saint Paul s’adresse à UN GROUPE d’hommes PARMI LE GROUPE « HOMME » :

*- « He poì pohupohuè nei ôtou no te haaèka i te Etua. » « Vous êtes (des gens) vivants pour être agréables à Dieu » (St Paul, Lettre aux Romains 6, 11)

*- « A ìò ôtou he mou ènana koekoe moû. » « Soyez compatissants. = Devenez des hommes compatissants. » (St Paul, Lettre aux Éphésiens 4, 32)


C) – LE RÔLE DE LA FORME NÉGATIVE

Les particules négatives sont « Aòè » (forme complète) et « Aè » (forme brève, utilisée à l’oral) ; elles se placent toujours en tête de proposition afin d’en préciser l’aspect négatif.

Afin de NIER LA NATURE d’un élément, on trouve donc la forme : « Aè e potu » ; parfois on insistera en précisant : « Aè e potu, e peto/nuhe. » (Ce n’est pas un chat, c’est un chien.)

1) – Il arrive très fréquemment que l’on trouve aussi la phrase : « Aòè/aè he potu. » Quelle différence de notion ce changement de particule apporte-t-il ?

*- Pour dire : « Il n’y a rien. », on dit : « Aòè/aè he mea. »

*- Afin de préciser l’élément manquant, on lui fait prendre la place de « mea » : « Aòè/aè he potu. » (Il n'y a pas de chat.)

*- De surcroit, le marquisien éprouve souvent le besoin de renforcer cette absence par l’adjonction de l’absent précédé de « te » (marqueur-article défini dont l’emploi est expliqué en III) : « Aòè/aè he mea te potu. » (Idem)

2) – Les énoncés équationnels définis (Voir Zewen, op. cit. p. 28)

a) - En raison de l’absence du verbe « être » en marquisien, afin de signifier une égalité entre deux éléments, on juxtapose simplement les deux éléments ; cette structure se nomme parataxe et se construit avec « he » :

*- He tumu hakako Moe. // He tātihi īa. // He uto tenā.

*- Moe est (un) enseignant. // Elle/il est (un) médecin. // C’est un furoncle.

b) – Tout en étant défini comme « élément d’un groupe », cet énoncé peut se trouver suivi de différents qualificatifs qui viennent préciser sa situation individuelle dans le groupe, justifiant davantage l’emploi de « he » :

*- He tumu hakako hou Moe. // He tātihi meitaì īa. // He uto piàu tenā.

*- Moe est (un) jeune enseignant. // C’est un bon médecin. // C’est un furoncle pestilentiel.

 

III – LE MARQUEUR « TE » (Vernaudon-Paia, op. cit. p.29 et 38)


A) - Il pose une occurrence de la notion qu’il introduit en lui permettant de s’incarner : te potu = le phénomène qui a la nature « potu ».

Par rapport à « e » qui marque la nature, et à « he » qui sélectionne un élément du groupe nature, « te » nous INDIQUE cet élément ; il en manifeste l’existence en lui donnant une fonction que nous reconnaissons. Il le SORT DU GROUPE pour le PLACER DANS LE CONTEXTE de l’énonciation.

*- « Mea keekee te potu a Moe. » « Le chat de Moe est noir. »

B) - « Te » est souvent comparé aux articles définis français « le, la, les » ; il est vrai que dans l’exemple précédent, on pourrait dire que « te » y fait fonction d’article défini mais, la fonction essentielle de « te » étant de provoquer l’occurrence du phénomène qu’il précède, il est doté d’autres fonctions et d’autres caractéristiques qui élargissent son champ d’action :

1) – TE n’indique pas le genre :

-- te vāhana me te vehine : l’époux et l’épouse.

2) - TE n’indique pas le nombre :

        -- te ènana : l’homme ou le Marquisien ; te poì : les gens.

3) - TE peut renvoyer à du spécifique ou à du générique :

        -- te pereòo : la voiture de quelqu’un, ou la voiture, moyen de locomotion.

4) - TE peut se combiner à des particules précisant :

    a) - Le nombre : te tau vaka, les pirogues ; te mou hoe : quelques rames.

    b) - La localisation : (en résumé)

-- Tēnei (pour ce qui est proche de l’énonciateur)

*- « Na ù tēnei moni. » « Cet argent-ci est à moi. »

-- Tenā (ce qui est proche du coénonciateur/interlocuteur)

*- « E aha tenā memau ? » « C’est quoi ce truc-là ? »

-- Teâ (pour ce qui hors du champ des deux)

*- « Aè au i tatau i teâ hāmani. » « Je n’ai pas lu ce livre-là. (Ce livre dont on parle, mais qui n’est pas visible.)

 

IV) – REMPLACEMENT DE « TE » PAR « HE » APRÈS QUELQUES PRÉPOSITIONS SPÉCIFIQUES (Voir Zewen, op. cit. §77 p.62)


Le marqueur « te » est remplacé par « he » lorsqu’il est placé à la suite d’une préposition ou repère spatio-temporel.

1) - Les repères « ma » et « io », et « me » dans le sens de « comme »

a) - Dans les énoncés simples :

          *- « A mai io he haè ! » « Viens à la maison ! »

          *- « Ua uu te kioè ma he puta. » « La souris est passée par le trou. »

*- « Ua kata te māhaì me he kōea. » « Le garçon rit/a ri comme un   fou.

b) - Dans les énoncés précisés/développés d’une manière ou d’une autre, on garde le « te » :                            

*- « Ua tomo te tama io te haè o to īa motua. » « L’enfant entra dans la maison de son père. »

*- « A tihe mai òe ma te hora e hā ! » « Viens vers quatre heures ! »


2) - En théorie, « he » peut remplacer « te » dans tous les cas d’emploi des repères spatio-temporels mais, en réalité, il semble que l’usage en décide autrement. On peut dire :

*- « U hiamoe te potu i pii o te avāputa. >>> U hiamoe te potu i pii he avāputa. » « Le chat dormait/dormit près de la porte. »

*- « U haatū Keâ i te haè i ùka o te paepae. >>> Ua haatū Keâ i te haè i ùka he paepae. » « Keâ a construit une maison sur la terrasse pavée. »                           

(i mua o te/i mua he ; i muì o te/i muì he ; i hope o te/i hope he ; i òto o te/i òto he ; i vaho o te/i vaho he ; i àò o te/i àò he ; i vāveka o te/i vāveka he …)

 

  

EN RÉSUMÉ :


     *- « E » marque la NATURE du vocable qui suit ; c’est ÇA, et pas autre chose.
    Dans « e potu », « potu » est un élément INCLUS dans l’ensemble des chats.

    *- « He » SÉLECTIONNE un élément parmi les autres éléments du même groupe.
    Dans « he potu », « potu » est un élément SÉLECTIONNÉ parmi les autres éléments du même groupe.

    *- « Te », en plus de sélectionner un élément, il l’EXTRAIT du groupe des autres éléments pour lui donner une fonction spécifique   dans le CONTEXTE de l’énonciation.
    Dans « te potu », « potu » est un élément CONTEXTUALISÉ.

  REMARQUE :

    En français, en raison de l’usage de l’article indéfini « un », il est impossible de faire la différence entre :

    *- « un chat », partie intégrante de l’espèce-chat,

    *- « un chat », élément de l’espèce-chat.

    Il est donc nécessaire de trouver d’autres moyens d’explication, même s’ils sont complexes.

  

 

© Académie marquisienne – novembre 2020

BIBLIOGRAPHIE


*- Dordillon, Mgr Ildefonse-René, « Essai de la Grammaire de la langue des îles Marquises par un prêtre de la Société de Picpus, missionnaire aux îles Marquises », Imprimerie du Commerce, Valparaiso, 1857.

*- Dordillon, Mgr Ildefonse-René « Grammaire et dictionnaire de la langue des îles Marquises », Belin, Paris, 1904.

*- Dordillon, Mgr Ildefonse-René « Grammaire et dictionnaire de la langue des îles Marquises – Marquisien/Français », Institut d’Ethnologie, Paris, 1931.

*- Dordillon, Mgr Ildefonse-René « Grammaire et dictionnaire de la langue des îles Marquises – Français/Marquisien », Institut d’Ethnologie, Paris, 1932.

*- Dordillon, Mgr Ildefonse-René « Grammaire et dictionnaire de la langue des îles Marquises », Société des Études Océaniennes, Tahiti, 1999 et 2007.

*- Dictionnaire Larousse, édition an 2000.

*- Tetahiotupa, Edgar : « Parlons marquisien », l’Harmattan, Paris, 2009

*- Vernaudon, Jacques ; Paia, Mirose : Méthode de Tahitien « Ia ora na », INALCO, Paris, 2000

*- Zewen, Père François, « Introduction à la langue des îles Marquises – Le Parler de Nukuhiva – Hamani ha’avivini ‘i te ‘eo ‘enana », Haere Pō, Tahiti, 1987, 2014, 2016.

 

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